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Immigration : le pari gagnant du populisme en Europe ?

Publié le 29/09/2023

L’approche des élections européennes voit la plupart des partis populistes miser sur le thème de la lutte contre l’immigration dans l’espoir d’engranger des succès électoraux. Un véritable défi est posé à nos démocraties qui ont du mal à trouver des réponses nationales capables d’apaiser les craintes des citoyens. Des citoyens de plus en plus sensibles aux discours qui présentent les migrants comme une menace dans une Europe qui serait incapable d’agir.

Europe et migrations : le déni

Les pays de l’Union européenne (UE) ont en partage un certain nombre de problèmes non résolus qui sont ressentis avec inquiétude par les électeurs. On peut citer la pénurie de main d’œuvre dans de nombreux domaines, la pénurie des compétences, le vieillissement de la population qui va accroître les besoins en matière de services sociaux et qui menace l’équilibre des régimes de retraites. Le déclin démographique est aussi devenu une préoccupation majeure de nombreux pays de l’UE où la natalité est en baisse et où la jeunesse ne se reconnaît pas d’avenir.

Ailleurs dans le monde, certains pays sont confrontés aux mêmes préoccupations, comme les États-Unis, le Canada ou l’Australie. Mais ils ont délibérément opté pour une politique volontariste d’immigration afin de répondre à leurs besoins. Une démarche assumée depuis longtemps, qui porte ses fruits et qui favorise le dynamisme en même temps qu’elle permet d’être mieux préparé à affronter les nombreuses crises qui affectent désormais l’ensemble de la planète.

Pourtant, en Europe, il est extraordinairement difficile de définir une position commune en matière migratoire, bien que notre continent ait été depuis toujours traversé par des mouvements de populations qui sont constitutifs de son histoire.

Réflexes nationaux

Au mois de juin 2023, les 27 étaient laborieusement parvenus à un accord sur les principes du nouveau Pacte européen sur la migration et l’asile prévoyant notamment une réforme du règlement de Dublin et l’introduction de nouvelles procédures obligatoires aux frontières de l’UE afin d’évaluer rapidement les demandes d’asile irrecevables. Mais le 13 septembre, l’afflux soudain de quelques milliers de migrants sur l’île italienne de Lampedusa proche des côtes tunisiennes s’est traduit une fois encore par un refus des autres États membres de prendre leur part dans l’accueil de ces demandeurs d’asile.

Préjugés contre réalités

Beaucoup de partis politiques tiennent aujourd’hui un discours qui tend à présenter les étrangers comme étant les principaux responsables de nos difficultés. Ils sont accusés de prendre la place des nationaux, de profiter indûment de la générosité publique, d’être la source de délinquance et d’insécurité et d’être « inassimilables ». Ce discours martelé depuis des années par les partis populistes ou nationalistes a réussi à imposer l’idée auprès de larges secteurs de la population en Europe que les étrangers seraient non pas une chance mais une menace. Le problème est qu’il repose essentiellement sur des préjugés et non sur des réalités, mais il assure désormais des succès électoraux à ceux qui les tiennent. Et l’on voit malheureusement des partis politiques habituellement modérés qui sont tentés de reprendre ces mêmes idées.
La conséquence est qu’au sein des États membres de l’UE, rares sont les partis dans l’opposition qui osent tenir des raisonnements rationnels en matière d’immigration.

Rappelons simplement que :

  • Les pays qui ont su absorber d’importantes vagues d’immigration ont bénéficié à moyen terme d’un accroissement notable de leur dynamisme et de leur prospérité. (1) (2).
  • Ces pays n’ont pas connu d’augmentation du chômage mais au contraire une diversification des emplois.
  • L’hypothèse d’un « appel d’air » qui serait la conséquence des régularisations de migrants sans papiers n’a jamais été vérifiée.
  • Les immigrés finissent par rapporter plus qu’ils ne coûtent au budget de l’État à condition que leur intégration sociale et professionnelle ne soit pas entravée dès le début.
  • Les immigrés dans l’UE finissent assez rapidement par partager les valeurs dominantes de leur pays d’accueil, quel que soit ce pays (3).

Il s’agit là de réalités documentées par de nombreuses études universitaires ou gouvernementales. Ne pas vouloir admettre ces faits, c’est se placer du côté de l’idéologie, des préjugés et des croyances.

Des promesses populistes vouées à l’échec

Une fois au pouvoir, certaines réalités finissent pourtant par s’imposer et l’on assiste parfois à des retournements étonnants. Ainsi Giorgia Meloni, chef du gouvernement italien, issue du parti d’extrême droite Fratellli d’Italia, qui a gagné les élections en promettant une extrême fermeté en matière d’immigration. Elle a fini par reconnaître que l’Italie aura besoin de centaines de milliers de travailleurs étrangers pour soutenir son économie en crise (4). En faisant appel à l’Europe pour l’aider à trouver une solution d’urgence en activant ses mécanismes de solidarité entre États, Giorgia Meloni a aussi admis que seule l’Europe avait les moyens de proposer des réponses pertinentes en matière d’accueil des migrants.

En réalité, beaucoup de dirigeants de droite ou d’extrême droite, une fois qu’ils sont parvenus au pouvoir sont forcés de renier les discours qu’ils tiennent dans l’opposition. Ils promettent de fermer définitivement les frontières à l’immigration ou aux réfugiés, voire d’expulser ceux qui sont entrés dans le pays, mais ils ne le font pas puisque c’est impossible dans un Etat de droit, que c’est matériellement irréalisable et économiquement désastreux. Ils promettent de durcir les conditions d’entrée ou d’accueil dans le pays pour dissuader les migrants, mais cela n’a jamais permis d’endiguer les flux migratoires face à des personnes qui risquent leur vie pour fuir leur pays (5). Et lorsqu’ils proposent de financer des pays de transit hors UE pour garder leurs frontières, les résultats sont à de rares exceptions près des échecs. En faisant cela, ils confient une mission à des régimes souvent peu recommandables sur la question des droits humains et s’exposent ainsi à tous les chantages. En réalité, appliquer le programme des dirigeants populistes et de ceux qui les imitent ne fait en général qu’aggraver les problèmes au lieu de les résoudre.

L’attrait de la radicalité
Pourquoi persister à promettre des politiques aux conséquences aussi désastreuses ? Pourquoi la seule réponse des populistes à leurs échecs consiste t’elle à surenchérir dans la radicalité (6) ?

C’est que le populisme a comme première vocation non pas de résoudre les problèmes mais d’offrir un débouché politique aux frustrations, aux peurs et aux colères de ceux qui s’estiment, parfois à juste titre, les perdants, les déclassés, les oubliés des politiques publiques dans un monde qui change sans eux et sur lequel ils n’ont plus de contrôle (7). Ce récit est toujours binaire lorsqu’il oppose les étrangers aux nationaux ou le peuple aux élites, des élites qui seraient par définition « corrompues et ignorantes des réalités ». Ce discours n’a pas vocation à analyser la complexité du monde ni à proposer des solutions pragmatiques profitables à tous. Il s’emploie à désigner des coupables, des ennemis, des profiteurs qui seraient les seuls responsables des maux qui accablent le peuple. Et c’est par la radicalité et la violente simplicité des solutions proposées que ces récits exercent leur attrait irrésistible. Ils suscitent l’adhésion de personnes de plus en plus nombreuses, persuadées qu’il existe enfin des leaders courageux qui les comprennent et qui réussiront, là où tout le monde semble avoir échoué.

Les émotions manipulées

Les terribles images de milliers de migrants concentrés sur quelques points de débarquement comme l’île de Lampedusa paraissent valider leur discours. Si Lampedusa est submergée, c’est que toutes les autres routes migratoires de Méditerranée sont bloquées. Les images choc qui circulent semblent valider des thèses xénophobes qui parlent immédiatement aux électeurs. Ces discours binaires divisent le monde entre « eux » et « nous » pour mieux manipuler les émotions : voilà les redoutables ressorts du populisme. Les mécanismes en sont maintenant connus : ils consistent à attiser pour mieux les instrumentaliser des émotions puissantes qui appellent à rejeter les intrus et renforcent l’idée qu’une menace existentielle pèse sur le peuple, présenté comme un clan familial à défendre : la peur, le dégoût, le ressentiment, l’amour de la patrie… (8). Une fois activées ces émotions instinctives, le rappel incessant de quelques idées simplistes illustrées par quelques faits divers marquants va ancrer une croyance qui se traduira en terme de mobilisation et de popularité électorale. Et cela, quels que soient les arguments de raison ou les faits qu’on pourra leur opposer.

Une réponse européenne attendue

Comment imaginer des réponses crédibles à ces peurs, tout en préservant la dignité humaine et les droits de tous ? Voilà le redoutable problème qui nous est posé.
Cela fait maintenant quatre ans que le Pacte sur la migration et l’asile proposé par la Commission européenne est en discussion. En juin 2023, après de laborieuses négociations, les Vingt-Sept ont adopté deux textes importants qui permettront une redistribution des candidats à l’asile dès leur arrivée en Europe ou, à défaut, une solidarité financière de la part des pays qui ne souhaiteraient pas accueillir de réfugiés. Il ne reste plus qu’à trouver un dernier compromis sur la gestion des crises et la prise en compte des mineurs non accompagnés pour que la négociation arrive à son terme. L’accord du Parlement européen ne devrait pas poser de problème et l’Europe disposera alors d’un mécanisme, sans doute imparfait, mais largement amélioré.

Que l’UE parvienne enfin à mettre en place son projet de pacte solidaire en matière de migration et d’asile avant l’échéance des élections européennes de 2024 serait déjà un message fort adressé à tous les partis populistes qui pensaient prospérer sur la supposée impuissance de l’Europe.

Le comité de rédaction

Références

1- Ekrame BOUBTANE. 2023. Immigration : quels effets économiques ? Vie Publique. Direction de l’information légale et administrative. Légifrance. Service-public.fr

2- Leila BEN LTAIEF.  2018. Impact de la migration sur la croissance économique dans les pays de l’OCDE. Revue européenne des migrations internationales. p. 167-193.

3- https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/08/28/les-immigres-partagent-les-valeurs-dominantes-de-leur-pays-d-accueil_6186785_3232.html#xtor=AL-32280270

4- https://www.politico.eu/article/italy-far-right-leader-giorgia-meloni-migration/?utm_source=email&utm_medium=alert&utm_campaign=How%20Italy%E2%80%99s%20far-right%20leader%20learned%20to%20stop%20worrying%20and%20love%20migration

5- https://www.infomigrants.net/fr/post/50853/mediterranee–les-navires-humanitaires-ne-constituent-pas-un-facteur-dattraction-pour-les-migrants-selon-une-etude

6- https://legrandcontinent.eu/fr/2023/04/04/lexecutif-de-meloni-est-en-grande-difficulte-sur-la-question-des-migrants-une-conversation-avec-matteo-villa/

7- Giovanni ORSINA. 2023. Politique, technocratie et mondialisation à l’épreuve des guerres culturelles. in Fractures de la guerre étendue : de l’Ukraine au métavers. 233 pp. Le Grand Continent. L’Esprit du Monde. Gallimard. Paris.

8- Eva ILLOUZ. 2022. Les Émotions contre la démocratie. 332 pp. Ed. Premier Parallèle. Paris.

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